Il y a une idée bien ancrée dans notre culture que donner est une vertu. Que celui qui donne sans compter est généreux, noble, admirable. On glorifie le sacrifice. On célèbre celui qui se met de côté pour les autres. On appelle ça de l'amour.

Mais est-ce vraiment de la force ?

J'ai longtemps cru que oui. Donner tout de moi-même me semblait être la manifestation la plus pure de ce que je portais en moi. Une façon d'exprimer mon amour, ma spiritualité, ma nature profonde. Je donnais sans mesurer. Sans attendre en retour. Avec une générosité que je pensais illimitée.

Ce que je ne voyais pas, c'est que cette générosité avait un fond.

Le don de soi devient une faiblesse à partir du moment où il efface celui qui donne. Quand donner signifie disparaître. Quand l'autre grandit pendant que l'on rapetisse. Quand on finit par ne plus savoir ce que l'on veut, ce que l'on ressent, ce que l'on est, en dehors de ce que l'on offre.

Ce n'est plus du don à ce moment-là. C'est de l'oubli de soi.

La vraie force, celle que j'ai appris à reconnaître après m'être perdu, c'est de savoir donner sans se vider. De rester debout pendant que l'on tend la main. De garder quelque chose pour soi, non pas par égoïsme, mais par respect de ce que l'on est.

Donner depuis un endroit plein, c'est de la force. Donner depuis un endroit vide, c'est de l'épuisement que l'on confond avec de l'amour.

La frontière est subtile. Elle se joue dans une question simple que l'on oublie souvent de se poser : est-ce que je donne par choix, ou est-ce que je donne parce que je ne sais plus comment faire autrement ?